Bots et obstacles : accéder à l’avortement sécurisé en Afrique du Sud 

D’après le repère de localisation que l’on m’a envoyé sur WhatsApp, je suis au bon endroit. Le message précisait que « le nom de l’établissement n’est pas très visible », ce qui se confirme par l’absence totale d’enseigne au-dessus de la porte. Après avoir frappé avec une certaine hésitation, je suis accueillie par un agent de sécurité qui verrouille la porte derrière moi et vérifie que je ne porte pas d’armes avant de me demander pourquoi je suis là. 

Une semaine plus tard, je me trouve dans le hall d’un hôpital privé. On m’a assuré que l’hôpital proposait des services d’avortement, mais là encore, rien n’indique visuellement que c’est le cas. Je demande timidement à une agente de sécurité si elle sait où je dois me rendre. Elle lève sept doigts et me montre les ascenseurs. À l’intérieur, « Parking » est inscrit à côté du bouton « Niveau 7 ». J’appuie dessus quand même, avec le sentiment d’être au mauvais endroit et de faire quelque chose de mal. 

Je travaille pour Gender Rights in Tech (GRIT), où je participe au développement d’un chatbot basé sur l’IA destiné à faciliter l’accès à l’avortement en Afrique du Sud. J’étais soulagée de ne visiter ces lieux qu’en tant que chercheuse. Je ne peux pas imaginer devoir me frayer un chemin dans ce climat de secret clinique en tant que personne ayant besoin d’un avortement à ce moment-là. J’ai été surprise de constater que même l’hôpital associé à un prestataire d’avortement de renommée mondiale hésitait à indiquer clairement où se rendre pour une interruption de grossesse. 

L’Afrique du Sud est censée être « progressiste » en matière d’avortement. 

La confusion que j’ai rencontrée en me rendant dans ces cliniques est d’autant plus accablante compte tenu du contexte. Un collègue kenyan m’avait récemment confié que notre pays servait d’exemple positif dans leurs formations. Nous nous vantons d’avoir l’une des lois sur l’avortement les plus progressistes et les plus permissives de la région. L’avortement est légal sur simple demande jusqu’à 13 semaines, et dans diverses circonstances jusqu’à 20 semaines et au-delà. 

La loi sur le choix en matière d’interruption de grossesse (CTOP) est le fruit des efforts menés par des militantes féministes pendant la transition de l’Afrique du Sud de l’apartheid à la démocratie. D’après les débats parlementaires de l’époque, la loi de l’époque de l’apartheid ne correspondait pas aux idéologies de la « nouvelle » Afrique du Sud en raison de « la question de l’accès ». Les défenseurs de la loi CTOP (adoptée en 1997) ont fait valoir que, sous l’apartheid, la « majorité des femmes qui parvenaient à se procurer des avortements légaux [ou illégaux mais plus sûrs] étaient blanches… tandis que les femmes qui se présentaient à l’hôpital pour des avortements septiques étaient noires ». 

La nouvelle loi a été explicitement conçue pour élargir l’accès à l’avortement sécurisé et pour le rendre plus équitable par rapport au passé raciste de l’apartheid. Dans ce contexte, comment devais-je interpréter mes difficultés à accéder aux services d’avortement sécurisé en tant que chercheuse, trente ans après l’adoption de cette loi ? 

404 : Services d’avortement introuvables.

Chez GRIT, nous avons déjà développé un chatbot basé sur l’IA générative appelé Zuzi. Zuzi fournit des informations sur les violences sexistes ainsi que sur la santé et les droits sexuels et reproductifs. Avec le soutien du SAAF, nous menons des recherches sur l’accès à l’avortement en Afrique du Sud afin que le chatbot puisse être entraîné sur un ensemble de données fournissant des informations détaillées, précises et localisées sur l’accès à des options d’avortement sécurisé. 

Au départ, l’idée était de compléter les services existants en fournissant des informations accessibles dans les langues locales, que nous pensions trouver facilement sur les sites web gouvernementaux ou auprès des prestataires de services de santé. Il s’avère que l’absence d’indication au-dessus de la porte se retrouve également en ligne. 

Nos recherches ont révélé que les informations en ligne sur les services d’avortement sont obsolètes et parviennent, d’une manière ou d’une autre, à être à la fois trop simplifiées et excessivement techniques. 

L’avortement reste nettement inaccessible en Afrique du Sud malgré notre législation libérale. Nous avons discuté avec des femmes souhaitant avorter, des experts, des militants, des prestataires de services et des universitaires qui nous ont tous indiqué que les services d’interruption de grossesse sont entravés par un sentiment anti-avortement, des capacités limitées et une mise en œuvre inégale. Et ces obstacles touchent de manière disproportionnée les mêmes femmes qui étaient défavorisées sous le régime de l’apartheid. Ces mêmes femmes que la nouvelle loi était censée soutenir. 

À propos des bots et des obstacles à l’accès.

En menant les recherches nécessaires pour alimenter la base de données de notre chatbot, nous avons pris conscience de la situation désastreuse en matière d’accès à l’avortement sécurisé pour celles qui en ont besoin. Les conversations avec Zuzi mettent en évidence à quel point les soins liés à l’avortement sont insuffisants et inaccessibles en Afrique du Sud. Nous avons été confrontés à des témoignages de personnes qui ne peuvent pas accéder à un avortement légal ou sécurisé dans leur petite ville rurale, car les responsables des services de santé sont opposés au libre choix. 

Dans un tel contexte, des outils comme Zuzi peuvent constituer une solution provisoire utile. 

Les utilisatrices de l’outil demandent comment réagir face à des refus, si l’avortement est réellement légal, et comment on pourrait leur demander de « prouver » qu’elles méritent des soins (en particulier au cours du deuxième trimestre). Nous rêvons qu’un jour, Zuzi puisse contribuer à faire évoluer la relation des personnes avec les institutions qui contrôlent l’accès à ces services. 

Les chatbots comme Zuzi ne remplacent en aucun cas des soins humains accessibles et exempts de stigmatisation, ni l’expertise humaine. Ceux qui dictent le rythme du développement de l’IA s’alignent d’ailleurs sans vergogne sur le mouvement anti-droits. Il est important de poser les questions qui dérangent concernant la loi, l’accès aux soins, l’IA et l’avortement. Si nous envisageons un monde où les personnes se sentent en confiance pour demander à des outils d’IA comme Zuzi ce qu’elles ne peuvent demander à personne d’autre, il est essentiel que ces personnes participent à la co-création de cette technologie. 

Nous travaillons avec des femmes et d’autres personnes susceptibles d’avoir besoin de services d’avortement, en co-créant le chatbot avec celles et ceux qui ont historiquement été exclus de la conception technologique. Cela inclut les travailleuses du sexe, les communautés rurales à travers le pays, les jeunes issus d’écoles défavorisées et les premiers intervenants sourds victimes de violences sexistes. 

La loi CTOP a inscrit l’accès à l’avortement dans la législation il y a trente ans ; le moins que nous puissions faire est de trouver des moyens créatifs d’aider les personnes à trouver la porte d’accès aux services auxquels elles ont légitimement droit. 


Par Ronel Koekemoer, responsable de la protection et des programmes centrés sur les survivantes chez GRIT, une organisation partenaire du SAAF en Afrique du Sud.