L’égalité d’accès aux soins de santé reproductive est ma passion

Je suis infirmière-sage-femme et j’ai obtenu mon diplôme en 2015. 

J’ai commencé à m’intéresser de près aux soins de santé sexuelle et reproductive lors de mes stages cliniques dans les services de gynécologie et de maternité. J’ai vu des femmes qui souffraient énormément dans les salles de soins post-avortement des hôpitaux. Elles avaient subi des avortements à risque et étaient stigmatisées par mes collègues, qui les installaient sur des lits froids et inconfortables, sans draps. J’avais du mal à supporter ce spectacle et je faisais de mon mieux pour que ces patientes restent au chaud et à l’aise. Le gynécologue responsable de ma formation a été impressionné par mon travail et mon intérêt pour la santé reproductive ; il m’a donc envoyée suivre une formation intensive sur les soins liés à l’avortement, et soutenir les femmes dans ce domaine qui est finalement devenu ma passion. 

J’ai créé la clinique Usawa en 2019 – c’est un mot swahili qui signifie « égalité ». 

J’ai choisi ce nom car nous ne laissons personne de côté – qu’il s’agisse d’une jeune fille, d’une femme âgée ou d’une personne queer – nous voulons soigner tout le monde, en particulier celles et ceux qui sont victimes de stigmatisation dans les établissements de santé publics. 

J’ai créé la clinique à Bulbul, juste à la périphérie de Nairobi. Dans mes fonctions précédentes, j’avais pris en charge des femmes aisées et défendu les droits reproductifs au sein d’institutions de haut niveau comme le ministère de la Santé. Mais j’avais l’impression de ne rien faire qui profite directement à ma communauté, ni à ces personnes qui n’avaient même pas les moyens de se payer des soins. J’ai choisi Bulbul car c’est l’un des endroits du Kenya où le taux de grossesses chez les adolescentes est le plus élevé. J’ai décidé de me faire la porte-parole des personnes vivant dans ce bidonville et ses environs. Et aujourd’hui, je suis en mesure d’offrir des services gratuits à celles et ceux qui en ont besoin, y compris aux adolescentes. 

L’avortement au Kenya est un sujet très sensible. 

Dans la plupart des foyers kenyans, on considère que l’avortement est la pire chose qu’une personne puisse faire. On l’appelle « toa mimba » en swahili, ce qui lui donne une connotation répugnante et honteuse. L’avortement est fortement stigmatisé et considéré comme un péché ; dans la plupart des cas, les femmes en souffrent car, lorsqu’elles ont besoin de ce service, elles gardent le silence de peur d’être jugées. 

Elles se cachent donc et ont recours à des méthodes clandestines. Dans ce genre de régions, il y a beaucoup de charlatans, ou de médecins sans formation, qui exercent dans des environnements insalubres, voire depuis des lits d’hôtel. Les femmes risquent ainsi de souffrir de complications et de perdre leur capacité à avoir des enfants à l’avenir. 

En tant que prestataires, nous sommes confrontés à beaucoup de stigmatisation, même de la part de nos propres collègues. Mais d’après ma propre expérience, je ressens un grand soulagement lorsque je sais que j’ai résolu le problème d’une jeune fille. Si elle hésite à mener une grossesse à terme après un viol, ou si cette situation lui cause des troubles psychologiques, c’est réconfortant de savoir que je peux la soutenir et qu’elle s’en sortira. 

L’avortement n’est pas totalement illégal au Kenya, mais nos lois sont restrictives. 

De nombreux services sont refusés en raison des lois en vigueur dans notre pays. Souvent, ces différentes lois se contredisent. Mais il est très clair que chacun a droit à des soins de santé de qualité. 

Malgré cela, nous constatons de nombreux problèmes causés par la stigmatisation, de la part des médecins, des personnes homosexuelles et transgenres qui tentent d’accéder aux soins de santé. La stigmatisation et les abus font que les communautés queer ne se font plus soigner lorsqu’elles en ont besoin. Je m’efforce donc d’accueillir ces patients et je collabore avec des organisations LGBT pour garantir un accès abordable aux soins de santé sexuelle et aux traitements contre le VIH, afin qu’Usawa puisse faire office de Centre d’accueil de confiance. 

Nous touchons beaucoup de jeunes via les réseaux sociaux. 

J’ai commencé à utiliser TikTok dès 2023 dans le cadre d’un « plaidoyer numérique » : créer du contenu engageant afin de normaliser les discussions sur la Santé sexuelle et reproductive. 

Chaque jour, nous réfléchissons à ce que vivent les jeunes filles de notre communauté, et avec nos « Jeunes Champions » locaux, nous créons du contenu auquel elles peuvent s’identifier. La première vidéo qui est devenue virale montrait le retrait et la réinsertion d’un implant de contraception. Les jeunes souhaitaient clairement en savoir plus sur les services à leur disposition, et cela m’a donné la motivation de continuer. Les gens me perçoivent comme une personne authentique qui offre des services conviviaux, et ils se sentent encouragés à venir à la clinique. 

Nous nous sommes vraiment développés au cours de la seule année écoulée. 

Notre portée sur les réseaux sociaux s’est accrue, ce qui m’a permis de recevoir davantage de patientes à la clinique. Je suis tellement heureuse que, grâce à la subvention du SAAF, nous puissions proposer des services abordables, voire gratuits, à celles qui n’ont pas les moyens de les payer. L’avortement peut coûter très cher dans d’autres établissements, mais ici, celles qui peuvent payer compensent celles qui ne le peuvent pas. 

J’aimerais agrandir la clinique, afin de disposer de plus d’espace pour recevoir les patientes, mais aussi de créer un centre adapté aux jeunes où nous pourrons leur offrir un espace pour qu’ils puissent être eux-mêmes et acquérir de nouvelles compétences. Je suis impatiente de passer à la prochaine étape. 


Entretien avec Jolly Mukangu, directrice générale de Usawa Reproductive Health Association, une organisation partenaire du SAAF au Kenya.