Avortement, nationalisme et autonomie des femmes en Arménie 

En Arménie, comme partout ailleurs dans le monde, la lutte pour le droit à l’avortement est étroitement liée au nationalisme, à la militarisation et au contrôle exercé par l’État sur le corps des femmes. Loin d’être uniquement une question d’accès aux soins de santé, l’avortement est devenu un outil politique utilisé par les dirigeants pour réglementer les choix reproductifs des femmes. En Arménie, les restrictions en matière d’avortement révèlent à quel point le corps des femmes est de plus en plus considéré comme un champ de bataille symbolique où convergent les craintes démographiques, les valeurs patriarcales et les angoisses d’après-guerre. 

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, le discours de l’État arménien et les récits nationalistes ont constamment lié le rôle reproductif des femmes à l’idée de « survie nationale ». Ce cadre s’est intensifié ces dernières années, en particulier après la guerre du Haut-Karabakh en 2020 et les crises sécuritaires qui ont suivi. Le discours public axé sur la perte de soldats, la baisse du taux de natalité et la nécessité de « revitaliser la nation » présente de plus en plus la maternité comme un devoir patriotique plutôt que comme un choix personnel. 

Dans cette logique militarisée, l’avortement est souvent présenté comme un échec moral, voire une trahison de l’avenir de la nation. 

Les décisions individuelles des femmes en matière de reproduction sont recadrées comme des questions de sécurité nationale, où l’autonomie personnelle est subordonnée à la survie collective. Les femmes sont transformées en « mères de la nation » symboliques, censées répondre aux inquiétudes démographiques plutôt que d’être reconnues comme des citoyennes autonomes dotées de droits. 

Ces discours sont politiquement stratégiques. En présentant le contrôle de la reproduction comme une nécessité démographique, les forces patriarcales et nationalistes dépolitisent l’égalité des genres et détournent l’attention des échecs structurels sur les plans social, économique et sécuritaire. Le traumatisme de la guerre est instrumentalisé et le corps des femmes devient un lieu de contrôle politique plutôt que d’autonomie. 

L’avortement est légal en Arménie jusqu’à 11 semaines et six jours de grossesse. 

Au-delà de cette période, l’accès est strictement limité à des raisons médicales ou sociales spécifiques. Si ce cadre juridique reconnaît formellement l’avortement comme un droit, dans la pratique, l’accès reste restreint par de multiples restrictions. 

Les femmes qui souhaitent avorter sont soumises à une période d’attente obligatoire de trois jours, pendant laquelle elles doivent suivre un conseil obligatoire. Ce Conseil diffuse souvent des informations erronées sur les prétendues conséquences physiques et psychologiques négatives de l’avortement, plutôt que de fournir des informations neutres et fondées sur des preuves. Ces mesures ne visent pas à favoriser une prise de décision éclairée, mais à dissuader les femmes d’exercer leur droit légal. 

Dans le même temps, les progrès récents démontrent que le changement est possible grâce à un plaidoyer féministe soutenu. En 2024, grâce aux efforts constants de notre organisation, le Women’s Resource Center, l’Arménie a introduit l’avortement médicamenteux autogéré jusqu’à huit semaines de grossesse dans les établissements de santé communautaires/polycliniques. Auparavant, l’avortement médicamenteux n’était autorisé qu’en milieu hospitalier. Ce changement a considérablement amélioré l’accès, en particulier pour les femmes vivant en dehors des grandes villes, et représente une étape importante vers l’alignement des pratiques nationales sur les normes sanitaires internationales. 

Les femmes en Arménie continuent de se heurter à de sérieux obstacles structurels et sociaux en matière d’avortement. 

Malgré l’accès légal et les récentes améliorations, la stigmatisation entourant l’avortement reste très répandue, renforcée par les discours nationalistes et moraux sur la féminité et la maternité. De nombreuses femmes craignent le jugement des prestataires de soins de santé, des membres de leur famille ou de leur communauté et retardent ou évitent donc de se faire soigner. 

Le refus de soins par les prestataires de services de santé est un autre obstacle majeur. Les femmes se voient souvent refuser des services sans être orientées vers d’autres prestataires, ce qui les oblige à se débrouiller seules dans le système. Cette situation est particulièrement préjudiciable dans les zones rurales, où les options en matière de soins de santé sont limitées. 

Le coût limite encore davantage l’accès. Les services d’avortement sont en grande partie à la charge des patientes, ce qui les rend inaccessibles pour de nombreuses femmes, en particulier celles qui se trouvent dans une situation économique précaire. En outre, l’accès à des informations fiables et précises reste inégal. Les femmes s’appuient souvent sur des réseaux informels ou des sources en ligne, ce qui augmente le risque de désinformation et de pratiques dangereuses. 

Afin de mieux comprendre ces réalités, nous avons récemment mené une enquête en ligne sur l’accès à l’avortement et les obstacles qui y sont liés. De nombreux témoignages anonymes ont mis en évidence des difficultés récurrentes tout au long du processus d’avortement, notamment le blâme et le jugement des prestataires de services de santé, le manque d’informations claires, le refus de soins et le coût élevé des services. Ces expériences vécues confirment que l’accès légal sur le papier ne se traduit pas automatiquement par des soins sûrs, dignes et abordables. 

Le droit à l’avortement sécurisé est fondamental. 

L’avortement est un droit dont beaucoup de femmes se sentent obligées de taire l’existence. L’État tente activement de dissuader les femmes de prendre ce qu’il qualifie de « mauvaise décision », tandis que la société renforce l’idée que l’avortement n’est « pas approprié pour une femme arménienne ». Pourtant, l’avortement reste un service médical vital et nécessaire pour beaucoup. 

Au Women’s Resource Center, nous croyons fermement que l’avortement doit être protégé en tant que droit fondamental des femmes. L’accès à l’avortement relève des soins de santé, ce n’est pas un privilège ni une expression de la bonne volonté de l’État. 

Nous ne pouvons pas lutter de manière significative pour les droits des femmes, qu’il s’agisse de l’égalité salariale, de la participation politique ou de la protection contre le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, tant que l’autonomie reproductive des femmes est restreinte. Le contrôle de son propre corps est le fondement de l’égalité. Sans le respect du droit à l’avortement, toutes les autres luttes pour la justice entre les sexes restent incomplètes. 

Protéger l’accès à l’avortement en Arménie signifie résister à l’instrumentalisation du corps des femmes, remettre en question les discours militarisés et patriarcaux, et affirmer le droit des femmes à prendre des décisions concernant leur propre vie, sans contrainte, sans stigmatisation et sans contrôle de l’État. 


Par Anna Hovhannisyan, responsable du plaidoyer au Women’s Resource Center, partenaire bénéficiaire du SAAF en Arménie.